15/12/2016

LE STATUT DE LA PAROLE


Dès le départ, le ton est donné. Forbidden di sporgersi commence sans parole. La première minute du spectacle se déroule dans le noir. Au bout de cette minute, la lumière apparaît peu à peu, permettant au public de distinguer en premier une guitare, puis un groupe de quatre personnes en blouse de travail, déjà en action, rassemblé autour d’une rubalise. Le plateau est également investit par des panneaux en plexiglas comportant des chiffres. Ce qui frappe, c’est la « non théâtralité » de ce début et la  mise à distance du spectateur. Sur scène, le groupe tourne en partie le dos au public et est très afféré à manipuler son objet. On a l’impression qu’avec ou sans public, les personnes au plateau, feraient la même chose. Cette sensation place immédiatement le spectateur dans une mise à distance de l’objet théâtral. Le spectateur se sait spectateur, il ne s’identifie pas à ce qu’il voit sur scène, il observe, consciemment l’exploration qui est menée devant lui.

 © Pierre Estournet


Par la suite, les manipulations de la rubalise et des panneaux en plastique s’enchaînent, toujours sans parole, mais non sans langage et encore moins en silence. On entend le bruit des objets manipulés, le bruit des différentes matières, les panneaux sont déplacés, agencés, les acteurs explorent les possibilités qu’offrent ces manipulations, se passent des relais, les idées naissent, les rythmes se créent, l’espace se transforme et c’est finalement un langage de la matière qui se construit sous l’œil du spectateur.

Au bout de 10 minutes, la première musique se fait entendre, accompagnant les comédiens dans un  numéro d’équilibrisme et ce n’est qu’au bout de 30 minutes que les premières paroles du spectacle sont prononcées. Et là encore la proposition surprend et fait mouche : Pierre Meunier dit à peine quelques mots et une panne technique l’empêche de continuer. La parole est bloquée, ne peut plus sortir. C’est ensuite une machine qui prend le relais de la parole, jusqu’à ce que celle-ci implose. Une fois la machine réparée et silencieuse, Pierre Meunier peut reprendre la parole. 

Cet enchaînement de maladresse, de ratages et de problèmes techniques, démontre bien de la difficulté de construire un langage et le rendre intelligible. Le spectateur se retrouve ainsi comme plongé dans le monde sensoriel de Babouillec et c’est seulement après un temps donné que la parole trouve son chemin. 

Le spectacle est un parcours, le parcours de la parole, du langage, le parcours des idées, une construction et surtout, un chemin vers la liberté.

Tatiana Lista

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