17/11/2016

IPHIGÉNIE EN TAURIDE


Iphigénie, la fille sacrifiée d’Agamemnon n’a cessé d’interroger les artistes depuis l’antiquité grecque avec un regain d’intérêt marqué au XVIIIe siècle, notamment à travers la pensée des Lumières.

Dans l’Iphigénie de Goethe, au-delà du mythe grec et de la perfection de la forme, il est question de la place des étrangers dans la société, du rôle de la femme dans la communauté, de la pertinence du sacrifice - qu’il soit humain ou simplement moral - ainsi que du besoin de sérénité. « Cette pièce date de l’époque des Lumières et elle est la seule tragédie de l’histoire qui finit bien grâce à l’intelligence d’une femme[1]. » 

© Raphaël Arnaud


[1]Jean-Pierre Vincent, entretien du 22 février 2016 avec Yasmine Lamy sur www.parlonsinfo.fr

 
Le mythe d’Iphigénie s’inscrit dans la malédiction qui pèse sur la famille des Atrides, les descendants de Tantale. Il en existe plusieurs variantes, aussi nous vous proposons de revenir sur les principaux éléments du contexte mythologique à travers la version qui est la plus communément retenue et que relate Robert Graves dans son livre Les mythes grecs[1].

« c. Tantale était l’ami intime de Zeus[2] qui l’admettait aux banquets de l’Olympe et partageait avec lui le nectar et l’ambroisie jusqu’au jour où, la chance lui ayant tourné la tête, il trahit les secrets de Zeus et vola la nourriture des dieux pour la partager avec ses amis mortels. Et, avant que ce crime fût découvert, il en commit un autre pire encore. Tantale avait invité tous les dieux de l’Olympe à un grand banquet sur le mont Sipyle, ou bien peut-être à Corinthe, et il s’aperçut que les provisions dans son garde-manger étaient insuffisantes pour les invités ; alors, soit pour mettre à l’épreuve l’omniscience de Zeus, soit tout simplement pour montrer sa bonne volonté, il découpa son fils, Pélops et en ajouta quelques bons morceaux à la soupe qu’il avait préparée pour eux, tout comme les fils de Lycaon avait fait pour leur frère Nyctimos, lorsqu’ils invitèrent Zeus en Arcadie[3]. Tous les dieux reconnurent la nourriture qui leur était offerte, furent saisis de dégoût et se détournèrent avec horreur, excepté Déméter qui, complètement prostrée et hébétée par la disparition de Perséphone, mangea un morceau d’épaule gauche[4].
d. À la suite de son geste, Tantale fut sévèrement puni ; il perdit d’abord son royaume et, après que Zeus l’eut tué de sa propre main, il subit un châtiment éternel en compagnie d’Ixion, de Sisyphe, de Tityos, des Danaïdes et d’autres. Aujourd’hui, il est suspendu à la branche d’un arbre fruitier penché sur les eaux d’un lac marécageux, perpétuellement dévoré par la soif et la faim. Les vagues viennent battre contre ses hanches et parfois arrivent jusqu’à son menton, mais chaque fois qu’il se penche pour boire, elles se retirent et il ne reste que la boue noire à ses pieds ; ou bien, s’il arrive à ramener un peu d’eau dans ses mains, elle s’écoule entre ses doigts avant qu’il n’ait pu faire autre chose que mouiller ses lèvres desséchées, et il demeure plus assoiffé que jamais. L’arbre est chargé de poires, de pommes luisantes, de figues sucrées, d’olives mûres et de grenades qui frôlent ses épaules ; mais chaque fois qu’il tend la main vers ces fruits délicieux, un coup de vent les entraîne hors de portée[5]. »

À la suite de ce châtiment, Zeus ressuscite Pélops qui hérite du royaume de son père, la Paphlagonie. Pélops s’éprend d’Hippodamie, la fille d’Oenomaos, qu’il souhaite épouser. Le père de celle-ci probablement averti par un oracle[6] qu’il serait tué par son gendre, met au défit tous les prétendants de sa fille lors de courses de char qu’il remporte à chaque fois grâce à l’aide de cette dernière. Seulement cette fois, Hippodamie tombe amoureuse de son prétendant et soudoie l’écuyer de son père pour lui faire perdre la course. C’est sans compter le zèle de du serviteur qui remplace les clavettes du char d’Oenomaos et lors de la course, les roues se détachent, Oenomaos tombe et meurt.
Par la suite, Pélops et Hippodamie ont deux jumeaux, Atrée et Thyeste. Hippodamie craignant que Pélops privilégie un premier fils - Chrysippos né d’un autre lit - à la succession du trône, elle essaie de monter ses deux fils contre leur demi-frère, mais ceux-ci refusent de tuer le pauvre innocent et Hippodamie se voit obligée d’accomplir le geste meurtrier elle-même[7] et se donne la mort quelques temps après.
Il existe là aussi plusieurs versions concernant le départ d’Atrée et de Thyeste des terres familiales, celle qui fait preuve d’autorité raconte que Sthénélos, fils de Persée et beau-frère d’Atrée et Thyeste, après s’être emparé du trône de Mycènes, fait venir les deux frères dans une ville voisine[8]. À la mort du roi, l’oracle conseille aux habitant de Mycènes de choisir un descendant de Pélops pour les gouverner. Atrée et Thyeste, dont le destin est de toujours être en désaccord, se disputent donc le trône de Mycènes et après manipulations, vol, adultère et exil, Atrée propose à  son frère une trêve et de gouverner ensemble la ville. Cette dernière proposition est un leurre de la part d’Atrée qui prépare sa vengeance ultime : pour accueillir son frère, il fait préparer un banquet, où il lui sert ses propres fils à manger et après que Thyeste se soit sustenté, Atrée montre à son frère les têtes sanglantes des enfants de Thyeste et ce dernier, vomissant, lance une terrible malédiction sur la famille des Atrides sur laquelle pèsera le meurtre, le parricide, l’infanticide et l’inceste.
Atrée, qui a entretenu une relation adultère avec la femme de Thyeste, Aéropé, a deux fils, Agamemnon et Ménélas. Agamemnon, avec sa femme Clytemnestre, a plusieurs enfants, dont : Iphigénie, Electre et Oreste.  Lors de la guerre de Troie, Agamemnon doit conduire les troupes grecques à Troie afin de récupérer la femme de Ménélas, Hélène, qui a été enlevée par Pâris et qui est à la source du conflit. Cependant, Artémis[9], qu’Agamemnon a offensé lors d’une chasse[10], retient les vents qui pourraient permettre à la flotte grecque de regagner sa destination. Une seule action peut renverser la situation : le sacrifice d’Iphigénie par son père à Artémis. Si dans plusieurs versions, dont celle d’Eschyle[11], Iphigénie est sacrifiée, chez Euripide, Racine et Goethe[12] (ces deux derniers s’étant basés sur la version d’Euripide), Artémis, apaisée par la soumission d’Agamemnon, se ravise au dernier moment et, à la place de la jeune fille, tue une biche, enveloppe Iphigénie dans un nuage et l’amène avec elle en Tauride, l’actuelle Crimée.
L’action d’Iphigénie en Tauride se déroule après ce sauvetage inattendu et quelques années après la Guerre de Troie. Au début de la pièce, Iphigénie ne sait pas quelle a été l’issue de la guerre ni le sort qu’a connu sa famille. Elle ignore donc que son père a été tué par sa mère, car elle ne pouvait se remettre du sacrifice de sa fille[13], que son frère, pour venger son père, a tué Clytemnestre et qu’Oreste, à la suite du matricide, a perdu la raison.
Au début de la pièce, Oreste et Pylade ignorent qu’Iphigénie est vivante et au service d’Artémis.

Tatiana Lista


[1] Robert GRAVES, Les mythes grecs, 1967, Paris, Librairie Fayard, La Pochothèque, pp. 595 - 670
[2] Dans certaines versions du mythe, Tantale est le fils de Zeus.
[3] Hygin : Fables 82 ; Pindare : Olympiques I. 38 et 60 ; Servius, Virgile : Énéide VI. 603 ss ; Lactance : loc.cit. ; Servius, Virgile : Géorgiques III. 7 ; Tzetzès ; Lycophron 152.
[4] Hygin : Fables 83 ; Tzetzès : loc. cit. ; Ovide : Métamorphoses VI. 406.
[5] Robert GRAVES, Les mythes grecs, 1967, Paris, Librairie Fayard, La Pochothèque, pp. 596 - 597
[6] Une autre version veut qu’il soit lui-même amoureux de sa fille.
[7] Dans certaines versions du mythe, ce sont Atrée et Thyeste qui poussés par leur mère, tuent leur demi-frère.
[8] Une autre version veut qu’à la suite du meurtre, Atrée s’enfuit et se réfugie à Mycènes où il se voit confier la régence de la ville.
[9] Artémis est la déesse de la chasse (Diane dans la mythologie romaine).
[10] « Et pendant que l’expédition était concentrée à Aulis, Agamemnon, au cours d’une chasse abat une biche ; du coup, il se vante d’avoir fait mieux qu’Artémis. La déesse, irritée, pour empêcher l’appareillage, envoie des tempêtes en mer. » Proclos, Chrestomathie, trad. A. Severyns
[11] Il nous reste trop peu du texte de la version d’Iphigénie d’Eschyle pour connaître le sort que l’auteur lui a réservé, mais grâce à Agamemnon, nous savons qu’Eschyle a opté pour le sacrifice de la jeune fille et que celle-ci n’y était pas résignée.
[12] Voir le chapitre Postérité du mythe d’Iphigénie à la page 13 du présent dossier.
[13] Un autre motif à ce meurtre est également la jalousie qu’éprouve Clytemnestre envers Cassandre, la concubine qu’Agamemnon ramène de Troie après sa victoire.
                 

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