04/10/2016

CHRISTIANISME ET LIBÉRALISME

Prologue. Nous ne le savons pas encore, mais nous sommes en l’an 33 après J.-C. Deux clowns jouent une tunique aux dés. Le premier clown gagne, le deuxième dénonce l’injustice du pari. Il veut rejouer, mais n’a rien à miser. Il propose alors de ne pas mettre en jeu un bien, un objet dont il serait propriétaire, mais une hypothèse. S’il gagne, la tunique sera à lui dans un an. S’il perd, il s’engage à ce qu’au pari suivant, la victoire aille au premier clown.

2° CLOWN Si c’est moi qui gagne, dans un an, elle est à moi.
1° CLOWN Et si c’est moi qui gagne ? Tu n’as rien à miser.
2° CLOWN Si c’est toi qui gagnes, la prochaine fois qu’on mise et que je gagne, on fait comme si j’avais pas gagné, et c’est toi qui gagnes.

Le deuxième clown perd une deuxième fois. Mais veut continuer à jouer. À miser du « rien ». Le dialogue vire à l’absurde.

2° CLOWN Si c’est moi qui gagne, la prochaine fois que je gagne, c’est moi qui ai gagné. Si je gagne, je gagne que c’est plus du jeu que quand je gagne c’est toi qui gagnes, tu piges ?

Un cri. Le premier clown sort voir d’où vient ce cri. C’est « celui du milieu », celui qui disait « qu’il était le fils de Dieu » qui a crié et qui est mort, explique le premier clown, effrayé. « Tu crois que Dieu laisserait traiter son fils comme ça ? », interroge le deuxième clown. Coup de tonnerre, éclairs, tempête. Ils sortent, fin du prologue.

© Marc Vanappelghem

 C’est progressivement que l’on comprend que ces deux clowns sont une version réinventée des deux soldats romains qui tirèrent au sort la tunique du Christ[1] au moment de sa crucifixion avec les deux voleurs – le bon et le mauvais larron[2] – sur le Mont Golgotha.
Et c’est à rebours, après lecture de la pièce dans son intégralité, que l’on s’aperçoit que cette scène initiale, qui est d’un abord très simple, très évident – en apparence une scène de clowns burlesque – contient en creux un grand nombre des motifs qui traversent La Boucherie de Job.
Notamment le motif du pari, de l’appropriation d’un bien sur un coup de dés, de la spéculation, que l’on retrouve au moment de la faillite de la boucherie de Job : les affaires de Job allant mal, son fils décide de spéculer, de parier sur leur effondrement, précipitant ainsi la liquidation du petit commerce paternel.
Notamment aussi les motifs bibliques qui affleurent tout au long du texte :

·      La figure christique à travers le personnage du Garçon Boucher, un garçon exempt de tout défaut, un condensé d’amour, de fidélité, de générosité.
·      La figure christique encore à travers le personnage de Job, qui semble préfigurer celle de Jésus et de l’innocence crucifiée[3].
·      La théodicée, dont les questions travaillent chaque scène.
·      Les frères ennemis, Abel et Caïn, Isaac et Ismaël, que l’on retrouve, renouvelés, à travers les personnages du Fils et du Garçon Boucher, mais aussi à travers l’autre figure gémellaire formée par le duo des clowns.
·      La figure du père tout-puissant enfin, à l’effondrement de laquelle on assiste en même temps qu’à l’effondrement de la boucherie et son remplacement par une autre forme de commerce, immatériel, spéculatif, entraînant la richesse des uns poussée à son paroxysme – celle du Fils et de la Nana – comme la pauvreté la plus extrême – celle de Job, de la Fille, du Garçon Boucher.

Dans le texte de Paravidino, la faillite de la foi et plus précisément la faillite des valeurs fondamentales de la culture occidentale sont inextricablement liées au système économique dans lequel nous évoluons. Mythes bibliques et mécanismes du libéralisme se croisent, se heurtent, se conjuguent constamment. L’auteur s’en explique dans un extrait de sa note d’intention : « La Boucherie de Job est un texte qui naît de suggestions, de questionnements et de l’expérimentation d’une dramaturgie écrite selon une modalité nouvelle pour moi. J’ai étudié le Livre de Job sans vraiment savoir où tout cela m’aurait mené. Le rapport au sacré, au mystère, à Dieu, c’est cela qui m’intéressait. Je me suis penché sur la crise économique, les mécanismes incompréhensibles de la finance, absurdes, tellement absurdes que j’y vois une antithéologie. J’ai été impressionné par les leçons d’Andrea Baranes[4]. J’ai été impressionné par la métaphore de Marco Bersani qui voit dans les marchés financiers des dieux païens troubles en quête de sacrifices humains. Ce qui m’intéresse c’est la relation entre le libéralisme (la religion de l’égoïsme) et notre culture, où la solidarité sociale et l’amour pour le prochain ne sont pas une option. »

Ce qui est remarquable dans le texte de Fausto Paravidino, c’est que cette articulation d’un abord plutôt complexe vient s’inscrire dans l’intrigue très simplement, en filigrane, à hauteur de relations humaines. Les problématiques qu’elle soulève ne sont jamais surplombantes, elles affleurent dans les situations, les dialogues, les échanges.
Par ailleurs, Paravidino, s’il pose dans sa pièce de hautes questions – « Qu’en est-il de la paternité aujourd’hui ? », « Qu’en est-il de Dieu aujourd’hui » ? – ne cherche pas à les résoudre. Au lieu de tenter de les clore dans une résolution forcément réductrice, il s’astreint plutôt à montrer la manière dont elles travaillent le monde, dont elles travaillent chacune des relations que nous entretenons, amicales, filiales, amoureuses. 
 
Hinde Kaddour 


[1] L’Évangile selon Jean prétend que ceci accomplit une prophétie de Ps 22. 18 : « Ils se partagent mes vêtements, ils tirent au sort ma tunique. »
[2] Voir l’Évangile selon Luc.
[3] L’histoire de Job fait partie de l’Ancien Testament, des textes hébreux antérieurs à la vie de Jésus. Job est antérieur au Christ. 

[4] Voir Andrea Baranes, Finanza per Indignati, Casa editrice Ponte Alle Grazie, 2012.

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