03/03/2015

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE MINYANA


© Christophe Raynaud de Lage

Les hommes et les femmes expient encore
et toujours l’inouï forfait d’être en vie.

Philippe Minyana

Une image fondamentale préside à l’écriture d’UNE FEMME, celle de l’alitement, à la fois empreinte de souvenirs intimes de l’auteur et allégorie universelle de nos civilisations.

Toute la pièce est présidée par cette image qui me hante depuis longtemps et que j’ai déjà utilisée dans La maison des morts – pièce que j’avais aussi écrite pour Catherine Hiegel -: quelqu’un est dans un lit, dans une chambre avec des fenêtres, alors qu’une autre personne est à son chevet, assise sur une chaise. Cette image prend racine dans ma biographie. J’avais une mère malade de la tyroïde. J’ai donc eu une enfance et une adolescence avec une mère qui était continuellement malade – même si ce n’était pas dans sa chambre elle était toujours sur une banquette, allongée. C’est comme si j’avais toujours été à son chevet. Enfant j’ai été moi-même souvent enfant malade, donc j’étais alité, on venait à mon chevet.

À l’âge de 16-17 ans je fais une rencontre décisive avec la peinture flamande du Moyen-âge, essentiellement celle du 15ème siècle. Je découvre des livres remplis d’images qui correspondent à mon image inaugurale : une figure couchée dans une chambre avec une sortie, une arche ou une fenêtre, et quelqu’un au chevet de la personne qui est au lit. Et puis au fil du temps je fais d’autres rencontres, celles de plasticiens qui travaillent la même image, ou à partir de la même image, obsédante : Ilia Kabakov, Christian Boltanski, Bill Viola. Quand je pense à Bill Viola j’ai en tête une image iconique très belle, celle d’un triptyque[1] qui évoque des retables du 15ème siècle, où un homme visiblement mourant est au lit, ses enfants à son chevet. La famille du mourant quitte la chambre, déménagent leurs affaires, leurs meubles, et prennent un bateau pour effectuer une métamorphose, pour aller ailleurs. Je vais dire le mot qu’on ne devrait pas dire, « poésie », parce qu’il y a là quelque chose d’universel, d’archaïque, qui tient simplement à la naissance du Christ, à Élisabeth, à la Sainte Vierge, à tous les personnages bibliques qui tournent autour de la vie des Saints. C’est quelque chose qui est à l’origine de nos sensibilités, de notre culture, de notre perception ; c’est cette peinture qui a raconté « dans un lit Marie accouche et à son chevet il y a une femme ». Je suis intéressé par cette succession d’images, de légendes, d’allégories, de métaphores qui tournent autour de l’alitement – images fondamentales de nos civilisations, de nos sociétés.

Les images du lit, du malade et de celui ou celle qui veille, amènent à des thèmes qui me sont chers : l’inquiétude et le chagrin. Ce sont des images qui véhiculent une tension, celle du vivant qui irait vers le mortel. Il y a d’ailleurs, chez les dramaturges qui m’ont fasciné depuis mon adolescence (Tchekhov, Peter Handke, Botho Strauss, Thomas Bernhard) cette tension vitale qui est en danger. 
 
Dans La Maison des morts et dans UNE FEMME on retrouve à peu près le même scénario : une femme est d’abord dans un lit, elle est malade, puis elle se lève et va de chambre… image obsessionnelle qui me hante et qui m’a donnée l’envie de l’exploiter comme un poème dramatique.

J’aurais tout aussi bien pu appeler UNE FEMME l’« Humanité » parce que cette pièce nous parle d’une femme qui représente l’humanité, pas d’une femme dans sa féminitude. C’est une femme qui est une partie de l’humanité.

...

LA SUITE DEMAIN!

Entretien avec Philippe Minyana
réalisé le 17 août 2013.
Propos recueillis par Maxime Contrepois.





[1] Bill Viola, Going Forth By Day, « The Voyage ».  

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